Zoonoses, changement climatique, résistance aux antibiotiques… Face à des crises sanitaires de plus en plus complexes, l’approche One Health propose une réponse collective et interdisciplinaire. La santé humaine, la santé animale et l’état de nos écosystèmes sont étroitement liés. C’est le fondement de l’approche One Health, ou « Une Seule Santé » en français. Ce cadre scientifique et politique existe depuis plus d’un siècle, mais il a pris une importance croissante à partir des années 2000, face à la multiplication des crises sanitaires mondiales. Pourquoi les maladies infectieuses émergent-elles plus vite ? Comment prévenir une prochaine pandémie ? La réponse, selon l’approche One Health, ne peut venir d’un seul secteur. Elle exige que médecins, vétérinaires, écologues, urbanistes et décideurs politiques travaillent ensemble.
Pourquoi nos santés sont-elles indissociables ?
Plusieurs dynamiques mondiales transforment profondément les risques sanitaires : le changement climatique, l’intensification des échanges internationaux et l’évolution des modes de production agricole. Ces bouleversements favorisent l’émergence de nouvelles maladies et le retour d’anciennes. Ils augmentent les contacts entre espèces et accélèrent la propagation des virus et des bactéries.
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), près de 60 % des agents pathogènes responsables de maladies chez l’humain proviennent des animaux. Ces maladies transmissibles de l’animal à l’humain s’appellent des zoonoses. Une zoonose est une maladie infectieuse transmise naturellement d’un animal vertébré à l’être humain, ou inversement.
La maladie de Lyme, transmise par les tiques, en est un exemple courant. La COVID-19 en est l’illustration la plus récente et la plus marquante.
La crise du COVID-19 a mis en lumière les limites d’un système de santé centré quasi exclusivement sur la médecine humaine. Gérer une pandémie d’origine animale sans mobiliser les vétérinaires, les écologues ou les spécialistes de l’environnement s’est révélé insuffisant.
C’est pourquoi l’approche One Health propose un mode d’action fondé sur la coopération entre secteurs – santé humaine, santé animale, environnement – et sur la production de politiques publiques cohérentes. Elle est particulièrement pertinente dans des domaines comme la sécurité alimentaire, la lutte contre les zoonoses et la résistance aux antimicrobiens (c’est-à-dire la capacité des bactéries à devenir résistantes aux antibiotiques, ce qui complique les traitements).

Trois façons de penser la santé à l’ère One Health
L’approche One Health n’est pas qu’une démarche scientifique : c’est aussi une nouvelle façon de penser la santé. Elle se décline en trois visions complémentaires.
1. La santé décloisonnée : faire travailler ensemble tous les acteurs de la santé
La santé décloisonnée, c’est l’idée de casser les frontières entre les disciplines médicales, vétérinaires et environnementales. Plutôt que d’agir chacun dans son couloir, médecins, vétérinaires et écologues partagent leurs savoirs, coordonnent leurs actions et développent de nouvelles pratiques éducatives communes.
La crise du COVID-19 a illustré les conséquences d’un pilotage encore trop centré sur la médecine humaine. Comme le rappelle Thierry Lefrançois, inspecteur en chef de la santé publique vétérinaire au CIRAD, les vétérinaires étaient absents des premiers comités scientifiques consultatifs. Pourtant, ils disposent de compétences précieuses sur les transmissions inter-espèces et les épizooties, c’est-à-dire les épidémies qui touchent les animaux, équivalentes aux épidémies humaines. « Les vétérinaires ont une connaissance et une pratique poussées des coronavirus, des épizooties, des transmissions inter-espèces, de l’épidémiologie prédictive et des approches multidisciplinaires permettant d’anticiper les crises. » Thierry Lefrançois, inspecteur en chef de la santé publique vétérinaire, CIRAD
2. La santé planétaire : notre bien-être dépend de celui de la planète
La santé planétaire élargit la réflexion à l’échelle mondiale. Elle met en avant les liens entre la santé des populations, les inégalités sociales et les limites écologiques de la Terre. Elle implique de repenser nos modes de vie : nos déplacements, notre consommation de ressources, nos pratiques médicales.
Des études montrent aujourd’hui que passer du temps en milieu naturel diminue la tension artérielle et le rythme cardiaque, tout en améliorant la concentration. Dans cette perspective, certains travaux suggèrent qu’il pourrait être pertinent de réévaluer les prescriptions médicales à fort impact environnemental, et de mieux intégrer l’activité physique et le contact avec la nature dans les parcours de soin.
Des initiatives concrètes illustrent cette orientation. Les jardins thérapeutiques, comme ceux développés à l’Établissement Public de Santé Mentale du Loiret Georges Daumézon, intègrent la nature comme un véritable outil de soin pour les patients.
3. La santé commune : la santé comme bien partagé entre toutes les espèces
La santé commune est la vision la plus prospective des trois. Elle propose de considérer la santé non pas comme un bien individuel ou même humain, mais comme un bien partagé entre toutes les espèces vivantes. Cela suppose de repenser notre relation au vivant dans son ensemble.
Cette vision s’incarne par exemple dans la végétalisation des villes. Selon Santé Publique France, certaines métropoles pourraient réduire leur mortalité de 3 à 7 %, soit entre 80 et 300 décès évités par an, grâce à des aménagements favorisant la biodiversité, l’ombrage et la qualité de l’air.
Elle est également liée à l’Urbanisme Favorable à la Santé (UFS), une approche qui intègre les enjeux de santé dans les politiques d’aménagement du territoire, pour construire des villes plus durables et plus résilientes.

One Health propose une réponse collective aux défis sanitaires modernes en reliant santé humaine, animale et écosystèmes.
One Health en pratique : des institutions mondiales aux villes françaises
Les quatre grandes organisations qui portent One Health
Le concept One Health a émergé à la fin des années 1990 et s’est structuré autour d’un partenariat entre trois grandes institutions internationales, puis quatre :
- L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
- L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)
- L’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA)
- Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), intégré en 2021 pour renforcer la dimension écologique
Ce partenariat entre quatre organisations a débouché sur un premier programme commun : le Plan d’action conjoint One Health 2022-2026. Son objectif est d’améliorer la prévention et la gestion des risques sanitaires complexes, en renforçant les systèmes de santé aux niveaux mondial, national et régional.
Ces enjeux sont également soulignés par le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat), qui alerte sur les effets du changement climatique sur la santé des humains, des animaux et des végétaux. En France, le Plan National Santé-Environnement 4 (PNSE 4, 2021–2025) s’inscrit dans cette logique, en consolidant les liens entre santé humaine, animale et environnementale à l’échelle régionale et locale.
URBACT et le programme européen « One Health 4 Cities »
Au niveau européen, le programme URBACT (URBan ACTions) accompagne les villes dans la conception d’actions intégrées pour un développement urbain durable. Pour la période 2021-2027, le projet « One Health 4 Cities » rassemble des villes de Finlande, France, Allemagne, Grèce, Portugal, Roumanie et Espagne. L’objectif : doter les décideurs locaux d’outils concrets pour améliorer la santé des personnes, des animaux et de l’environnement à travers les projets urbains.
Strasbourg participe à ce programme. La ville y mobilise les sciences appliquées pour mieux comprendre les interactions entre l’humain, les animaux et l’environnement, et favorise des milieux urbains de qualité respectueux de la nature. Parmi les initiatives concrètes : création d’espaces verts dans les quartiers denses, aménagement de corridors écologiques pour la faune, et sensibilisation des habitants à la biodiversité locale.
Lyon : un laboratoire français de l’approche One Health
En France, Lyon est la deuxième ville la plus exposée aux effets du changement climatique, après Paris. Cette vulnérabilité a poussé la ville à s’engager activement dans l’approche One Health, en collaboration avec l’Agence Régionale de Santé.
Lyon agit sur les déterminants de santé, c’est-à-dire l’ensemble des facteurs sociaux, environnementaux et économiques qui influencent la santé des populations. Pour coordonner ses actions, la ville s’appuie sur son Contrat Local de Santé 2022-2027, qui propose 43 actions réparties en 4 axes thématiques, avec One Health comme fil conducteur transversal.
Parmi ces actions, on peut citer :
- La surveillance de la qualité de l’air, du sol et des milieux aquatiques en lien avec la santé des habitants
- L’intégration de la biodiversité dans les projets d’aménagement urbain
- La sensibilisation des citoyens au lien entre environnement et santé
- La végétalisation des espaces urbains pour réduire les îlots de chaleur et améliorer la qualité de l’air
Un exemple emblématique est la Rue aux Enfants, un projet de végétalisation autour des écoles lyonnaises qui vise à réduire la pollution atmosphérique à laquelle sont exposés les plus jeunes.
Les obstacles à surmonter pour que One Health devienne réalité
Malgré son potentiel, l’approche One Health se heurte encore à plusieurs difficultés concrètes.
- Le manque de données partagées. Les informations sur la santé humaine, animale et environnementale sont souvent collectées séparément, sans plateforme commune pour les croiser. Cela freine la coordination entre les acteurs.
- Le travail en silos. Les différents secteurs – médecine, vétérinaire, écologie, urbanisme – fonctionnent encore trop souvent de manière cloisonnée. Chaque domaine a ses propres circuits d’information, ses propres institutions, ses propres priorités. Ce manque de décloisonnement réduit l’efficacité des actions menées.
- Les barrières de langage entre disciplines. Chaque spécialité dispose de son propre vocabulaire technique. Un médecin et un écologue ne parlent pas toujours le même langage, ce qui complique le travail en commun.
- Une sensibilisation du grand public encore limitée. One Health reste peu connu du grand public, en partie à cause de priorités politiques variables et de financements insuffisants pour la communication et la recherche.
Ces obstacles soulignent le besoin urgent de renforcer la formation des professionnels, de développer des outils de gouvernance communs et de mieux évaluer l’impact des actions menées. Il s’agit désormais de passer de la théorie à des résultats concrets sur le terrain.
One Health est une approche qui relie la santé des humains, des animaux et des écosystèmes pour mieux comprendre les risques sanitaires actuels. Elle permet de voir comment ces différents éléments sont interconnectés et s’influencent mutuellement. Mais pour que cette approche fonctionne vraiment, il faut que les institutions apprennent à travailler ensemble, partagent leurs connaissances et mettent en place des politiques publiques coordonnées. Une question essentielle se pose à long terme : comment réinventer notre rapport au vivant pour garantir une santé réellement partagée entre humains, autres espèces et milieux naturels ? La réponse à cette question conditionne notre capacité collective à construire des sociétés résilientes face aux crises sanitaires et écologiques à venir, notamment en s’appuyant sur les leviers qu’offrent les technologies face au réchauffement climatique.


